Musique 2.0 : Y’a pas que d’la porno sur l’Internet!?

mathias

Décidément, c’est plus qu’un cliché : les musiciens se brûlent vraiment les neurones à force de prôner le rock et autres versets du satanisme. La nouvelle lubie de différents acteurs de notre scène locale? Distribuer leurs albums gratuitement sur le web! Bien que le phénomène est loin d’être émergent (pensons aux mixtapes d’antan!), il est de moins en moins réservé aux parias de la zizique en marge comme les DJs à la Poirier (le gars « pimp » ses mix aux blogues de la planète depuis belle lurette), les « keupons » à la Derf (qui a tout simplement « dumpé » sa discographie sur son site !) et autres sniffeux de colle en puissance. De nos jours, les gros joueurs internationaux à la Radiohead (bien sûr!) se prêtent autant au jeu que les enfants chéris de l’indie pop de la province comme Mathias Mental qui offre présentement son plus récent compact en téléchargement. Tentative d’analyse d’une nouvelle mode et d’une économie nouveau genre, avec Marc-André Laporte de donnetamusique.com et l’artiste Mathias « Mental » Pageau.

À l’image du sujet, je fixe rendez-vous à Marc-André sur la Toile plutôt qu’au café du coint. Bien qu’on s’évite la fastidieuse étape de la transcription du verbatim, les bris de communications font en sorte qu’on a l’impression que ce n’est pas un quartier de Montréal qui nous sépare, mais un océan. En dépit du décalage, Laporte brosse rapidement son portrait avant de se lancer dans le vif de la problématique. « Au premier degré, c’est un mélange au niveau de mes champs d’intérêt de mélomane, accroc au web diplômé en communications et en marketing. » pianote-t-il sur Facebook lorsqu’on lui demande d’où vient son intérêt sur la musique distribuée sur le Web 2.0. « Le déclic s’est fait lorsque des amis musiciens indépendants m’ont dit qu’ils n’arrivaient pas a se débarrasser des 1000 CDs de leur groupe qui trainait dans le salon de l’appartement. Leur excuse étant la crise du disque. » Marasme que Marc-André connaît très bien, lui qui joue d’ailleurs sur les deux flancs. « Je travaille principalement avec des artistes indépendants qui cherchent à fabriquer entre 1000 et 5000 disques en moyenne. » rétorque-t-il quand on aborde Megga Media, sa boîte de fabrication de compacts.  « Ça ne m’a donc pas encore vraiment touché. Mais bon, quand tu sais que le bateau du disque est en train de couler, tu t’arranges pour réagir avant que l’eau t’arrive à la bouche. »

« C’est sûr qu’imprimer et distribuer un album physique, ça coûte beaucoup de sous. » Ajoute Mathias « Mental » Pageau qui vient tout juste de lancer Songs About Ugly Girls, un deuxième album acoustique disponible gratuitement (ou contre un  maigre don) sur son site web. « Quand t’n’as pas d’argent, t’es mieux de loader ta carte de crédit pour quelque chose qui en vaut vraiment la peine, comme du gear et un bon mastering. Ça, c’est le côté positif de ce mode de distribution. En ce qui concerne les contres, je n’en vois pas vraiment… à part, ah oui, le contre très évident que tu ne feras pas une cenne avec ta musique. Mais une fois que tu es passé par dessus ça, c’est assez libérateur, vu que personne ne peut se débarrasser de toi. Je pense qu’il y a ben du monde qui trouvait que Mathias Mental, c’était « drôle » les six premiers mois et qui badtripent aujourd’hui parce qu’on a l’air partit pour s’incruster. Avec les outils d’aujourd’hui, je peux travailler le jour au salaire minimum et quand même avoir les moyens d’enregistrer et de sortir un album par année. In your face! »

L’œuvre, le produit, le t-shirt d’Omnikrom…

« L’album devient tranquillement un outil de promotion plus qu’une source de revenue. » rapporte Laporte après quelques déconnexions lorsqu’on lui demande ce qui ressort de ses lectures. « Si on prend l’exemple de Misteur Valaire ici, les derniers chiffres montrent 30 000 téléchargements de l’album. Ça leur permet de tourner et de faire des shows avec des salles remplies. Je ne sais pas si on aurait entendu parler du groupe autant si l’album s’était retrouvé au HMV à 18.99 $ dès le départ. Ça te donne un nom, ensuite une “fan base”, ensuite tu peux vendre du dérivé. » L’album, l’œuvre artistique ultime pour ces vampires de subventions, se veut maintenant qu’une simple carte de visite? Vraiment!?

« Oui et non! Les shows, les chandails, la “merch”! En as-tu croisé des jeunes avec des chandails d’Omnikrom depuis 2 ans!? C’est fou! Je parie qu’ils ont fait plus d’argent avec ça qu’avec les albums en magasin. » ajoute-t-il avant d’élaborer : « Y » a tellement de bands qui sortent à gauche et à droite en ce moment qu’on ne sait plus ou donner de l’oreille. On a des iPods de 16 gigs déjà chargés à pleine capacité. On a déjà de la musique pour des mois, voire des années, avant de se mouiller avec celle de ceux-ci! Quand je croise un gars sur Sainte-Catherine qui veut me vendre son “mixtape ” et que je ne sais pas c’est qui, je risque de dire non, alors que s’il me le donne. Je risque de le mettre dans la pile “à écouter dans un futur à venir” ».

« On n’arrête pas de parler de « l’industrie » du disque, mais on oublie que des chansons, c’est un moyen d’expression avant tout, pas une industrie. » ajoute Mathias. « J’n’ai pas l’impression de saturer mon marché » poursuit-il lors de ce long e-mail fleuve. « Je veux juste donner quelque chose à se mettre sous la dent aux fans, leur donner un autre morceau du casse-tête. Aussi, je suis un maniaque de l’écriture, alors je liquide les vieilles chansons pour me laisser la chance d’en écrire quelques nouvelles. »  Quelques paragraphes plus loin, le « Happiest Boy In Montreal » (si on en croit le titre de son premier CD qui s’est retrouvé dans le top 10 des albums de l’année à CISM l’année dernière… et qui grimpe toujours dans les palmarès universitaires de l’ouest du pays) se confie : « j’aimerais pouvoir te dire que c’est une technique de marketing bien étudiée, mais en fait, j’ai décidé de mettre le disque en ligne gratuitement, sur un coup de tête, parce que j’aimais vraiment les chansons. J’ai fait cet album-là pendant ma ô combien longue et douloureuse rupture avec mon ex, et ça a vraiment été pour moi un cri du cœur, amer, mais en même temps plein d’espoir. Je voulais partager cet espoir avec le plus de monde possible. Et j’n’avais pas envie de me sentir comme un vendeur d’aspirateurs à chaque fois que je disais à quelqu’un de s’en procurer une copie, j’n’essaie pas de leur vendre quelque chose avec cet album-là, je veux juste partager une expérience pénible pour qu’on puisse en rire tous ensemble. » Est-ce que Mathias Mental viendrait de pondre son Here, My Dear ? Espérons que Pageau ne connaîtra pas le même sort que Gaye.

Nouveau web, nouveaux clients, nouveaux défis, nouveau Batman

« On n’est plus “game” d’acheter des albums inconnus sans même avoir un échantillon. » poursuit Laporte lorsqu’on lui demande d’élaborer sur la commercialisation de ces disques virtuels. « Avec MySpace et compagnie, on peut entendre l’album au complet, l’écouter en entier sans pour autant le posséder. Une stratégie qui convient plutôt bien à Pageau. “Les gens sont un peu désarmés quand je leur dis que c’est gratuit!” s’exclame-t-il quand on le questionne ce que ce mode de distribution lui rapporte. “Ils sont habitués de se trouver une bonne excuse pour passer à côté, mais comme c’est gratuit, ils n’ont pas le choix d’écouter. Et il y a beaucoup de gens qui me reviennent en me disant qu’ils ont été surpris d’aimer ça, et ça c’est bien plus le fun que d’avoir de l’argent dans son compte PayPal. Aussi, je sais que j’ai l’air d’exploiter la petite vague hip « web 2.0 » avec ce disque là, mais j’étais sûr qu’au contraire, le disque « passerait dans le beurre » vu qu’il n’existait pas « physiquement ». Jusqu’à date, les gens ont l’air intéressés, et j’ai l’air d’avoir une petite vitrine dans les médias alternatifs, ce qui ne fait pas de tort. Mais bon, pour répondre à ta question, je n’fais pas une cenne et c’est ben correct de même!”

« C’est un peu ça le nouveau défi avec la musique. » enchaîne Marc-André. « Un livre tu peux le feuilleter, mais tu l’achètes généralement sans l’avoir lu. Même chose pour le cinéma. T’as vu quelques bandes-annonces du film, mais tu paies quand même le plein prix pour le voir en salle. Le disque, lui, on peut désormais l’entendre au complet avant de l’acheter. C’est ça le nouveau défi. Avant, la musique était abreuvée aux consommateurs : tu te levais le mardi matin et tu allais chez Sam the Record Man pour acheter le nouveau Madonna à la date choisie par son label. Maintenant, le consommateur à davantage de choix. Autant en musique qu’ailleurs. Tsé, si le jeune Mathieu veut écouter le dernier Batman ce soir à 22 h et que son club vidéo est fermé, il ne va pas attendre au lendemain, il va se débrouiller pour le télécharger. » Woah ! Est-ce qu’on aborde finalement le piratage?

« Les internautes téléchargent illégalement sur le net… deal with it ! » rétorque sèchement Marc-André. « Si The Pirate Bay ferme aujourd’hui, y’aura un Viking Boat ou un truc du genre qui va ouvrir le lendemain matin pour offrir la même chose. C’est le moment pour les labels d’en prendre conscience. C’est le moment pour les artistes d’être créatif et proactif.” C’est inspirant tout ça, mais comment?!

Celui qui prépare justement un bouquin – électronique, bien évidemment – sur le sujet n’hésite pas. « Il faut en premier lieu s’assurer d’être présent partout où les consommateurs se retrouvent. Alors ta job c’est d’être présent partout pour te trouver sur le chemin de l’ado qui va avoir le gout de passer par là quand bon lui semblera. Si j’écoute un truc sur ton MySpace et que j’adore, je vais vouloir en écouter plus dès maintenant. Alors si tu me vends ton album sur ton site et que ça me prend 2 minutes avant de pouvoir finalement me le procurer, je vais être content, même si je peux le regretter plus tard. Tu comprends? Si je me dis ‘Bon, je vais aller le chercher au HMV demain’, je risque de refroidir et de ne jamais le faire. Le plus important c’est d’être partout, d’avoir un blogue, d’utiliser les réseaux sociaux et qu’on puisse acheter ton album partout. Y’a plein de ressources sur le Web pour te permettre de distribuer ton album sur les principales plates-formes on ne sait jamais su quoi les Japonais vont triper dans 2 mois. Aweille sur iTunes Japan ! Oui, la crise fait mal aux labels, mais elle ouvre aussi plusieurs portes aux musiciens indépendants qui savent comment utiliser une souris et un clavier! » Des instruments que Pageau manie admirablement d’ailleurs.

« On n’arrête pas de dire que les outils sont là pour que n’importe qui puisse lancer un album. Du monde qui a quelque chose à dire, bien sûr. So here I am. Éventuellement, quelqu’un va peut-être avoir le guts d’investir du temps et/ou de l’argent sur moi, mais d’ici là, les chansons continuent à s’écrire et je leur dois bien la chance de se faire entendre. Si ça veut dire de les offrir gratuitement, ça ne me dérange pas, je suis prêt à tout de toute façon. »

Moi aussi je me débrouille avec un clavier et une souris (surtout à une main!), mais tant qu’à s’éloigner du sujet, autant clore la chronique.

Liens mentionnés :

donnetamusique.com

mathiasmental.com

derf00.com

ghislainpoirier.com

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