Carole Nadeau – Oeil pour oeil

Elle est autant professeure que comédienne. Des critiques l’associent à la relève par son approche non traditionnelle du théâtre malgré ses vingt ans de métier. Metteure en scène chevronnée qui a récemment tiré le rideau sur son adaptation de Provincetown Playhouse, Juillet 1919, J’Avais 19 Ans, Carole Nadeau ne se laisse pas cerner si facilement. Rencontre avec une artiste en marge.

Rencontrée dans un café intime et branché de la rue Sainte-Catherine, Carole Nadeau n’a rien du cliché de l’artiste « torturée ». Troquant le café pour une boisson gazeuse, l’air sombre pour un regard brillant, la metteure en scène qui revisitait dernièrement le sombre univers du Provincetown Playhouse de Normand Chaurette se raconte aujourd’hui avec plaisir.

De devant à derrière la scène…

Interprète de formation, Carole Nadeau fait le Conservatoire d’Art Dramatique de Québec entre 1983 et 1986. Une fois diplômée, elle pratique son art de 1986 à 1990 avec plusieurs compagnies de la région. En plus de ses engagements avec les théâtres du Bois de Coulonges et La Bordée, c’est son aventure au sein de la défunte compagnie multidisciplinaire Arbo Cyber Théâtre qui lui sera particulièrement marquante. En s’allumant une cigarette, Carole Nadeau se remémore avec joie cette folle époque où elle participait autant à l’interprétation qu’à la création des projets de ce collectif qui tentait de réunir théâtre et technologies récentes pour renouveler le rapport du spectacle auprès du spectateur.

Au même moment où elle envisage se départir de cette compagnie en pleine effervescence afin de se pencher sur ses propres projets, elle obtient une bourse « Exploration » – programme maintenant aboli – du Conseil des Arts du Canada. C’est ce qui lui permettra de fonder sa cellule de recherche et de création en théâtre multidisciplinaire nommée Le Pont Bridge en 1993.

Interrogée sur le processus de sa compagnie théâtrale, elle avoue d’un ton amusé : Au fil des années, j’ai jamais vraiment réfléchis à ça ! C’est après plusieurs productions que je me suis rendu compte de mon mode de fonctionnement. J’ai tout le temps un « flash » scénographique.»

Auteure d’un mémoire de maîtrise sur le regard culturel, Madame Nadeau tente souvent de jouer sur le rapport entre l’oeil et son espace. Entre deux gorgées de son verre, elle raconte comment un de ses projets s’est échafaudé selon le point de vue d’un spectateur couché. Mais loin d’elle l’idée de réaliser des spectacles concepts que pour l’effet tape-à-l’oeil d’inclure des éléments divergents. « Je me suis souvent fait coller l’étiquette d’artiste expérimentale, voire inaccessible, juste par le fait que j’utilise des matériaux étrangers au théâtre a priori. » Explique-t-elle. C’est peut-être le reproche que je ferais du multimédia en général, il y a une juxtaposition de langages et tout ça est comme un «patchwork ». Mais en utilisant le multimédia elle-même, quel est donc l’objectif visé par Carole Nadeau ? « Ces différents médiums cohabitent, mais il y a rarement des fusions. Moi j’essaye vraiment d’en faire une seule écriture scénique, happer le public par la totalité des techniques proposées. Leur faire oublier les médiums, les forcer à les prendre comme totalité de l’écriture scénique. »

Québec, Montréal, le monde puis… Provincetown

Partie de Québec pour s’installer à Montréal, Carole Nadeau croit pouvoir retrouver ici le même genre d’esprit expérimental. Elle constate vite que la scène expérimentale montréalaise est moins clivée. « Ici, il y a plus de compagnies touches à tout, tandis qu’à Québec, il y a une radicalisation des langages. Les publics ne se mêlent pas. » Comme elle était plus connue dans la métropole comme conceptrice que comme comédienne, l’orientation de sa carrière s’est donc présentée comme un véritable concours de circonstance, mais . « être metteure en scène est ma place. Je jouerais encore avec plaisir, mais mon dada c’est vraiment de partir d’une page blanche maintenant», reconnaît-elle.

Après Québec et Montréal, Madame Nadeau parcourt le globe. Elle dirige quatre acteurs tchèques dans une installation scénographique dans le cadre de la Quadriennale de Scénographie de Prague. Elle participe aussi à la mise en scène du spectacle de clôture de l’évènement international TheaterTextContext en Norvège. Elle renoue même avec les planches en présentant un solo au festival AM/PM du CICV en France. Lorsqu’on lui parle de sa carrière internationale, Carole Nadeau se fait humble en soulignant que ses expériences théâtrales autour du globe ont surtout été propices à de nouveaux contacts humains auprès de ses confrères européens. De plus, elle y a tout de même recueillie de bonnes réactions de publics de différents pays toujours intrigués par son art.

De retour à Montréal, Carole Nadeau termine en fin 2004 une série de représentations de son adaptation éclatée intitulée Provincetown Playhouse, Juillet 1919, J’avais 19 Ans. Cette pièce plonge le spectateur dans la folie de Charles Charles 38, un metteur en scène qui se rejoue soir après soir l’horreur de sa représentation du Théâtre De L’Immolation De La Beauté au Provincetown Playhouse. L’image d’un enfant vraisemblablement tué sur scène est propice aux délires du personnage principal.

Malgré les apparences, le processus créatif menant à cette mise en scène « remixée » de Provincetown Playhouse n’est pas si étranger à la rédaction originale de l’oeuvre. En effet, la metteure en scène Carole Nadeau s’est découverte plusieurs affinités avec le dramaturge Normand Chaurette qui à écrit la pièce. « À partir de mes « flashs » scénographiques, je m’installe dans un espace et j’expérimente. J’accumule les matériaux visuels et j’en fais un rigoureux bricolage pour arriver à l’écriture d’un seul spectacle. » Explique-t-elle avec passion, tout en joignant le geste à la parole en mimant de ses mains son rafistolage artistique. « Normand Chaurette écrit comme ça d’ailleurs. Il écrit des répliques puis les fous dans un tiroir pour ensuite les redistribuer selon la pièce. »

Dans ce cas-ci, le fameux « flash » qui met en branle la reconstruction de Provincetown par Carole Nadeau reposait sur les jeux d’illusions permis par les miroirs réflexifs et transparents de la metteure en scène. Ce qu’elle a aussi aimé de cette production est l’opportunité qu’elle présente de combiner le cinéma et le théâtre sous le signe du thriller de Série B. Même qu’au départ, l’artiste se rappelle en rigolant qu’elle envisageait parodier les codes de ce film de suspense avec Provincetown. Elle ne se cache pas non plus de l’influence de la télé-série culte Twin Peaks du cinéaste David Lynch. On pourrait même voir un espèce d’hommage aux tribulations de Laura Palmer dans son Provincetown Playhouse.

Entre John Hirsh, Robert Lepage et Robert Lévesque…

C’est aussi grâce à ses vingt ans de carrière qu’elle garde maintenant la tête froide lorsque le public lui lance des fleurs ou encore que la critique l’encense (le renommé critique Robert Lévesque la consacrait « la prochaine personnalité théâtrale » lors de sa critique de Provincetown Playhouse à C’Est Bien Meilleur Le Matin). « J’ai fais 10 créations avec le Pont Bridge, une par année. Je me suis fait descendre, je me suis fait dire des choses géniales. Un moment donné, ça n’a plus de poids pour moi. » Maintient-t’elle. « L’important pour moi c’est de me sentir grandie avec chaque production. Ça arrive à un moment dans ma vie ou ça ne peut plus vraiment m’atteindre.»

Il en va de même pour les comparaisons auprès de ses contemporains comme Robert Lepage « Par rapport à lui, je suis un peu plus « hard ». Mes pièces sont un peu moins «gentilles » et «rassurantes » pour le public que ce qu’il fait. »

Désireuse de développer un marché international, Nadeau compte aussi sur le rayonnement de son prestigieux prix John Hirsch afin d’assurer aux producteurs étrangers un certain sceau de qualité. Une récompense justement remise au bon moment selon la metteure en scène.

« Ce système-là du gouvernement qui a de moins en moins d’argent pour les compagnies dans mon genre fait en sorte que j’avais de plus en plus l’impression d’œuvrer dans le désert. » avoue-t-elle. « Même si t’as un certain succès au niveau de la presse, de la critique et du public, mais l’argent ne suit pas. Il y a donc essoufflement, une perte de motivation même. Tu peux évidemment tenir quelques années avec très peu d’argent mais vient un moment où tu as besoin de sentir que tu vas mieux gagner ta vie. Ce prix-là vient donc te donner une tape dans le dos et ce n’est pas négligeable. » Carole Nadeau déplore également le fait que le gouvernement tient de plus en plus un discours de rentabilité.

Avant de s’assurer de tenir le rythme imposé par son frénétique agenda ce jour-là, Carole Nadeau trouva tout de même le temps de confier que la prochaine année s’annonce aussi occupée pour Le Pont Bridge, en plus d’invitations internationales et de deux projets à l’état embryonnaire. La directrice artistique de Pont Bridge se prépare aussi à occuper la vitrine de l’opticien Georges Laoun. Aux coins des rues St-Denis et Rachel, elle installera un projet « ludique mais réflexif portant sur le post-humain, la biotechnique et son éthique. »

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