Malajube – Les ambassadeurs

Peintre et graveur allemand né à Ausbourg en 1947, Hans Holbein est surtout connu pour son tableau Les Ambassadeurs. En manipulant la perspective de sa peinture, Holbein a réussi à cacher un crâne humain au sein de ce portrait de deux nobles. Symbole funeste d’ailleurs visible qu’en observant la toile de biais, ce genre de déformation d’une oeuvre est ce qu’on appelle une anamorphose, procédé souvent utilisé en peinture en trompe-l’œil. Le 7 février prochain, ça sera autour du quatuor rock montréalais Malajube de dévoiler le sien en lançant son très attendu deuxième album Trompe-L’œil. L’entrevue complète.

Attablés à une banquette du casse-croûte Fameux sur Mont-Royal, Francis Mineau (aux percussions), Thomas Augustin (aux claviers et voix) et Julien Mineau (à la guitare et au chant) discutent politique locale et cigares au chou. Entre le clinquement de la vaisselle et les conversations voisines, des chansons d’Isabelle Boulay, Natasha St-Pier et d’autres exportations québécoises crépitent du radio du restaurant. Est-ce que les membres de Malajube seront les prochains ambassadeurs du Québec sur le plateau de Michel Drucker? Ça reste à voir. Mais en attendant, le groupe nous raconte son périple en France dans le cadre de l’événement Bar en Trans, le penchant alternatif des Transmusicales de Rennes.

« Même le plus tranquille ne pourrait dire non, à une Française sans son jupon… »

« Musicalement, je ne retiens pas grand-chose. » déclare Julien lorsqu’interrogé sur ce que le groupe retient de cette première aventure dans l’Hexagone « On a surtout fait des shows dans des petites places. C’était un peu comme des showcases. Ça ne nous a pas vraiment donné le pouls d’un public. » ajoute-t-il. Thomas renchérit : « On a fait deux shows où le public n’était pas des habitués de festivals et… c’était drôle! Le deuxième soir, Julien était vraiment dedans! ». « Oh, c’est le soir où j’ai fait du break dance? » demande Julien entre deux bouchées.

En juin dernier, Malajube participait au festival NXNE de Toronto. Version canadienne du fameux SXSW, le combo offrait une solide performance – toujours en français – en compagnie de leurs compères des Hot Springs et The Adam Brown. Est-ce que le public français leur a réservé un accueil plus chaleureux que celui d’Ontario ? « C’était pas mal semblable vu que ce n’était pas vraiment dans leur langue» affirme Julien. Thomas déclare: « Pourtant, j’aurais pensé que ça aurait été pas mal plus difficile à Toronto. » et Francis de conclure : « On avait l’air « exotique » disons. Mais c’est dur aussi d’impressionner du monde quand tu joues dans une cave!”

Le groupe a aussi profité de sa traversée de l’Atlantique pour se faire interviewer par la Radio Nouveaux Talent 1575 AM. « Après nous avoir fait jouer à la radio, l’animateur à enchaîner avec une toune d’un band français qui parlait de Chicoutimi, de tipis, d’igloos, de bottes et de hockey. Ça c’était le côté « exotique » pour eux. Ça c’était leur référence du Québec » glisse Thomas. Malajube a aussi tissé des liens avec l’étiquette Ladilafé qui devrait lancer Le Compte complet en France dès avril 2006. En attendant, les garçons de Malajube, eux, se concentrent sur la parution de Trompe-l’œil, leur deuxième album.

Les perspectives d’un trompe-l’œil…

Avec son album à « la plus interminable et la plus incongrue des sessions de mixage de tous les temps » (selon le livret accompagnant le disque), le groupe à littéralement cogné un grand chelem avec son Compte complet. Lauréat du prix Étoile montante au gala de la Montréal Independant Music Initiative, ce premier DC d’à peine 23 minutes à aussi permis au groupe d’aller chercher le financement nécessaire (via le Conseil des arts et des lettres, la SODEC, etc.) à la création d’un Trompe-L’œil tout en perspectives.

Interrogés sur l’enregistrement de ce deuxième album, les commentaires des musiciens sont plutôt positifs. « Ça a bien été! » confie Julien. « C’était vraiment long, mais c’était l’fun, ben correct » précise Thomas avant de laisser la parole à Francis: « La session au studio Breakglass a été un dur moment à passer. Faut dire qu’on était en octobre et qu’on jouait avec des tuques et des foulards ! » Nouvel opus enregistré du début octobre à la fin décembre entre les studios Breakglass et Beat Box, Trompe-l’’œil à aussi été mixé sous la houlette de Ryan Battistuzzi. « On voulait surtout quelqu’un avec de la technique et qui était bon avec l’équipement. On avait déjà travaillé avec lui sur la musique de l’émission Mange ta ville. Il a une bonne oreille » précise Julien. Même son de cloche pour Thomas: « Y’avait une bonne ambiance. Comme le Beat Box est aussi son appart, c’était ben intime ». « On jouait à Mega Man au Nintendo entre les « takes » se rappelle Julien.

Comme son homonyme pictural, le Trompe-l’œil du quatuor rock cache lui aussi son lot de surprises. En plus de la participation de Simon Proulx (des Trois Accords), et de Valérie Jodoin Keaton (claviériste des Dears qui a aussi collaboré au Compte Complet), Malajube y collabore aussi avec Pierre Lapointe sur Montréal -40C et Loco Locass sur La Russe. Julien raconte la collaboration avec le fameux combo hip hop : « Je les avais vus à Musique Plus parler de nous autres. Notre bassiste Matthieu en est venu à connaître un des gars et il démontrait de l’intérêt à collaborer. J’ai donc été les voir en show un moment donné et je leur ai parlé de l’idée de la toune pis ils étaient ben partant.» Francis prend le relais : « Pour Pierre Lapointe, je pense qu’il a parlé de nous à l’ADISQ, j’suis pas sûr! » plaisante-t-il avant d’ajouter : « Ça a commencé dans un article du Voir. Julien y mentionnait qu’il aimait ce que faisait Pierre Lapointe. » Julien poursuit : « Il a ensuite parlé de nous dans un magazine comme Châtelaine, il disait qu’il aimerait collaborer avec nous. J’ai donc appelé sa gérante pis y’a fait ça comme un vrai : y’é venu chanter à 10h le matin. C’était cool. J’aime bien ce que ça a donné! ». Une gorgée d’eau plus tard, Mineau poursuit : « Mais la grosse nouveauté, c’est surtout Thomas qui chante plus sur l’album. Y’a même une chanson à lui tout seul. On est ben content, il fait des belles paroles pis il chante bien.» Interrogé à ce sujet, le claviériste et auteur de la pièce St-Fortunat confie : « J’suis bien content du résultat. J’suis surtout content qu’on est pris les moyens et le temps d’aller jusqu’au bout, d’y mettre plein d’instruments, d’essayer des affaires. Sur le Compte Complet, j’ai surtout joué du clavier. Là j’ai pu jouer du vibraphone, du piano, etc. ». « Y’a aussi Martin Pelland [bassiste des Dears et réalisateur du Compte Complet] qui est venu faire quelques « back vocals » précise Francis avant de rajouter « Comme quoi, y’était pas exclus ! »

« J’ai c’que j’mérite et quelle jouissance… »

Alors qu’on n’avait initialement produit que 1 000 copies du Compte Complet (plus de 6 000 exemplaires ont été écoulés depuis), Eli Bissonnette de l’étiquette Dare To Care prévoit un tirage d’au moins 10 000 disques pour Trompe-l’œil (« et il y a déjà plus de 3 000 pré commandes ! » clame-t-il). Alors que cette nouvelle parution est musicalement plus ambitieuse, qu’en est-il des motivations du quatuor ?

Questionné sur les ambitions du groupe avec Trompe-l’oeil, Julien garde la tête froide : « On n’a pas fait un album en pensant à ça. » interjette-t-il. « J’veux dire, ça aurait été facile de faire un album qui sonne « radiophonique », c’est plutôt le contraire. Le plus proche du pop qu’on a été, j’trouve que c’était sur le Compte Complet ». « L’ambition derrière Trompe L’œil, c’était surtout de le faire. » lance ensuite Francis. «On a fait un premier disque rapidement. Pis là on en ressort un autre presque un an après. J’trouve qu’on a fait ça vite et c’n’est pas péjoratif, c’est une bonne chose. » Thomas intervient : « C’est des chansons qui ont été composées au cours de l’année. La plupart, ça fait longtemps qu’on les joue sur scène. Là on va encore les traîner longtemps, mais on va les arranger différemment en show ». « On a besoin de ça, de constamment créer de nouvelles tounes » laisse tomber Julien. « Si on tournerait toute l’année avec que ces tounes là sans en composer, c’est sûr et certain que j’lâcherais le band. »

Présenté lors du dernier festival Pop Montréal comme étant « the best Montréal rock band of the decade », tout pourrait porter à croire que le groupe ressentirait une immense pression à livrer la marchandise sur cette nouvelle galette. Pourtant, tout comme sur un véritable trompe l’œil, la réalité est tout autre. « Y’a pas eu vraiment de pression vu que plusieurs pièces ont été composées avant même la sortie du Compte Complet. » évoque Julien. Thomas tergiverse : « C’est sûr qu’y’en a qui vont dire que c’est encore mieux, mais y’en a toujours d’autres que… ». En ce qui concerne cette étiquette de « fer de lance de la scène locale» que les médias d’ici leur collent à la peau, Julien s’interpose : « Moi j’suis pas d’accord, je ne sais pas pour « meilleur groupe francophone », mais « meilleur groupe montréalais », j’suis vraiment pas d’accord! »

Compte tenu que les deux albums seront prochainement disponible aux États-Unis et que leur site web est maintenant bilingue, est-ce la pièce cachée chantée en anglais sur Le Compte complet serait un présage pour Trompe-l’oeil? Oui et non. « Y’a failli avoir une toune en anglais sur le nouvel album » avoue Francis. Interrogé sur la possibilité d’inclure des pièces anglophones au répertoire du groupe, son cousin Julien ajoute : « Ça va dépendre. Peut-être que dans le cas qu’on se ferait « pogner » par une grosse compagnie, pis qu’on leur devrait un album, on en ferait peut-être un en anglais si on était en position d’en faire un qu’aux Etats-Unis, mais pas ici. » Pour sa part, Thomas avoue : « Moi chanter en anglais, j’aurais de la misère je pense ». « Moi je ne serais pas bien de chanter en anglais ici. » lui répond Julien avant d’ajouter : « Mais ailleurs, j’suis sûr que j’serais capable… comme Bjork! »

En février 2005, Julien Mineau confiait au Voir : « Au début, c’était plus une blague, Malajube. On voulait se monter un petit projet moins sérieux, un peu plus joyeux. Ça fait deux ans que ça dure et on évolue chaque semaine. On travaille les tounes, et ça change tout le temps; on n’est pas ben stable ». En février 2006 et un nouvel album sous la manche, est-ce que le groupe aurait finalement atteint une certaine maturité ? « Pas vraiment! » tonne Julien. « Peut-être dans les arrangements pis la façon de jouer, mais pour ce qui est de l’organisation, de la musique, c’est toujours le « free for all !» Thomas poursuit : « Pour les shows de notre deuxième disque, j’pense qu’on n’aura pas le choix de mieux s’organiser si on veut rester fidèle à Trompe L’œil parce que y’a plus d’instruments et d’arrangements. » Et Julien de conclure : « Au début, lorsqu’on se faisait interviewer, on avait sorti ça de même. Mais là, sans dire qu’on se prend au sérieux, c’est moins une blague. C’est comme un coup de pied en arrière de la tête.»

En attendant leur prochain clip tourné par la boîte Nu Film pour la pièce Montréal -40C, Trompe-l’œil se retrouvera dans les bacs des disquaires dès le 7 février. La semaine suivante, Malajube présentera ce nouvel album sur la scène du La Tulipe le 14 février prochain dès 20hrs. Ils feront aussi quelques concerts en région (notamment à Sherbrooke le 22 et à Québec le 3 mars) avant de rempaqueter fusils lasers, sous-vêtements et masques d’animaux pour une série de concerts en Ontario ainsi qu’aux Etats-Unis, sans oublier leur prochaine tournée européenne qui sera ponctuée d’arrêts en France, aux Printemps de Bourges ainsi qu’en Scandinavie.

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